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| A propos des séries d’images de Valérie Favre
Le travail sériel de Valérie Favre reflète certains principes de construction de la narration par l’ image. La surface de la toile est envisagée comme un lieu de représentation où les différents éléments narratifs sont mis en scène comme les différents actes d’ une pièce de théâtre. Personnage et paysage, référence historique et fiction – de même que la matière et le style, le choix du format et la gestuelle picturale – sont, ici, les acteurs de l’ image. Ils jouent un rôle taillé sur mesure. Si l’ on regarde le travail de Valérie Favre au fil des ans, il apparaît une logique, proche d’ un constructivisme féministe, dans laquelle de tels rôles – rôles attribués et rôles répétés –, constituent l’ existence de l’ image et portent la narration picturale. Se tromper sur l’ existence et le caractère de tels rôles entraîne la redondance. Par contre, celui qui définit ces rôles en suivant son propre scénario est un auteur d’ images – dans le sens d’ un projet d’ émancipation même. Dans les dernières années la sémantique, la temporalité et l’ aspect narratif de l’ image cinématographique ont pris un intérêt croissant pour Valérie Favre. Ainsi elle représente, dans des paysages aux allures de décors, l’ entrée sur scène de son personnage artistique emblématique : la »Lapine Univers«. Elle met en scène des points de vue et conçoit l’ espace de l’ image comme un événement fictionnel. La »Lapine Univers« est apparue, depuis 1999 et en tant que personnage principal de Valérie Favre, dans près de cent peintures. La femme-hybride aux longues oreilles de lapin – un être fabuleux et désinvolte entre pin-up, héroïne de bande dessinée et modèle d’ opposition – traverse les peintures et grandes huiles sur papier. En elle se trouvent inversés les modèles de représentation de la féminité, modèles produits dans la culture médiatique actuelle sous forme d’ héroïne, d’ antihéroïne ou de mascotte. Mais le rôle de l’ artiste elle-même se trouve aussi, ici, réfléchi: »La Pine« est un jeu de mots français mais aussi le pinceau tenu comme un pénis féminin dans la main de la peintre. Une baguette magique qui engendre des mondes, des personnages et des histoires. La figure ironique de la »Lapine Univers« est utile à l’ appareil de production d’ images de Valérie Favre mais lui sert aussi de commentaire autoironique en tant qu’ image inversée, logo et anti-logo. Dans sa peinture de petit format »Lapine Univers Columbia« (2004 – 2006), Valérie Favre remplace la figure féminine triomphale du logo de la firme américaine de cinéma Colombia Pictures par sa propre créature. Elle occupe ainsi elle même, avec un clin d’ oeil, l’ ambition de pouvoir des faiseurs d’ images »universelles«. Les »Universal Studios« participent de la même incursion : Valérie Favre s’ oppose aux faiseurs d’ histoires industrielles du cinéma hollywoodien – avec la Lapine Univers comme personnage principal. Les titres des oeuvres et des expositions formulent cette aspiration à établir sa propre version, une alternative personnelle, une résistance privée ou un complément inconnu aux grandes narrations devenues à la fois globales et sans obligation ; qu’ il s’ agisse des contes, films, romans ou de l’ histoire de l’ art. Les grands formats de Valérie Favre – tel »Der Dritte Bruder Grimm« [Le troisième frère Grimm] (2004 – 2006) – invitent le public à entrer et à prendre du temps dans un espace de construction narrative délicatement aménagé. Et comment transférer la temporalité d’ une narration filmique dans la durée de contemplation d’ une image picturale et statique? La peinture de Valérie Favre engendre un tel temps de perception, dans lequel l’ idée de la narration silencieuse de la peinture s’ oppose à celle de la temporalité du spectacle de cinéma ou de théâtre. Comme par exemple lorsqu’ elle découpe une simple seconde d’ un film – une scène d’ automobile la nuit (»Autos in der Nacht«, commencée en 2002) – en 24 toiles que l’ on peut parcourir dans l’ espace de l’ exposition ; image par image. Les »Balls and Tunnels« se situent comme une antithèse à cette série. Depuis 1999 l’ artiste réalise une unique peinture par an de cette série ayant débuté en 1995. Titre et structure de compositions abstraites toujours identiques se moquent des mythes et des fantasmes de toute puissance de l’ acte créateur. Le hasard règne. »Balles« et »Tunnels« sont, dans ces images, testicule et vulve, planète et trou noir, giclée et tourbillon de couleur. L’ univers tout entier est rien que du gribouillage. Le rituel pictural annuel de Valérie Favre déjoue avec humour sa propre gestuelle narrative. Ainsi les images abstraites – gorgées d’ encre – prennent fonction de charnière contrapuntique dans son oeuvre ; et ce afin que les motifs figuratifs et narratifs puissent s’ articuler comme les deux parties d’ une même phrase autour d’ un tiret. La série débutée en 2003, »Das Gebet« [La prière], pointe, jusqu’ à présent en quatre peintures, les errances de la politique actuelle et résume en même temps l’ attitude de Valérie Favre face à la peinture. Un aigle – symbole du pouvoir, de la fierté et du militarisme – est couché au sol sur un petit tapis. Un radiateur dans le fond montre qu’ il s’ agit d’ un intérieur modeste. Son aile gauche est glissée dans un grand gant jaune, prêt à saisir, aussi longtemps que l’ on n’ essaie pas de se salir les doigts. Pour le pauvre oiseau, évidemment, un handicap sévère. Au lieu de la liberté de voler et de la force d’ agir, la paralysie, l’ absurdité et l’ incapacité de son propre (faux) outil. De fait, le bec fier reste sans voix et sans pouvoir, abaissé sur un tapis de prière pour une capitulation dont il est le seul responsable. Mais pour quelle prière? Les différents ensembles d’ oeuvres de Valérie Favre entretiennent entre eux des rapports relationnels. Depuis 1989, les séries résultent les unes des autres, avancent en parallèle et peuvent même formuler des contradictions. Ces ensembles de quatre, dix-huit, voire de plusieurs douzaines de toiles ou oeuvres sur papier sont issus de courtes et précises phases de travail ou d’ intérêts thématiques et méthodologiques – qui s’ inscrivent sur plusieurs années. Les groupes et séries sont conçus comme un ensemble argumentatif. Chaque toile devenant, pour Valérie Favre, une manoeuvre dans un plus grand jeu qui entretient un rapport discursif avec les autres oeuvres de la même ou d’ une autre série. Chaque image est entourée d’ images. Le questionnement conceptuel des dif-férentes temporalités et niveaux de narration de la peinture est au coeur de la vaste oeuvre de Valérie Favre. Elle pour-suit – dans ses images fortes, passionnées, imaginatives et originales – un travail intellectuel sur l’ image. Elle »ralentit« ses mises en scène, la matière statique en tant qu’ espace pictural effectuant des mouvements sans cesse renouvelés et insoumis, mouvements qui contiennent un nombre ouvert de narrations possibles et jamais fixées. Des histoires où la matière picturale joue à la fois le rôle de chauffeur, de manifestant et de bouffon. Alexander Koch Traduction: Thibault de Ruyter |